ÉCLAT de Mary Oliver (trad.)



1.

Bienvenue dans le poème farfelu et réconfortant.

Ce n'est pas le lever du soleil,
qui rince de rouge,
flamboyant dans le ciel de l'est ;

ce n'est pas la pluie qui tombe de la bourse de Dieu ;

ce n'est pas le chapeau bleu du ciel qui vient ensuite,

ni les arbres, ni le scarabée qui s'enfonce dans la terre;

ce n'est pas l’oiseau moqueur qui, à son rythme,
continuera à piailler et claquer
depuis les branches du catalpa lourdes de fleurs,
        qui ondulent et brillent,
                qui s'agitent dans le vent.


2.

        Encore aujourd’hui te souviens-tu, de temps à autre, de la vieille grange dans la ferme de ton arrière-grand-père, un lieu que tu as visité à une occasion, dans lequel tu es entrée, solitaire, pendant que les grands étaient assis à discuter dans la maison.

        Elle était vide, ou presque. Des fétus de foin recouvraient le sol, et quelques guêpes chantaient aux fenêtres, et peut-être y avait-il un étrange oiseau voltigeant tout là-haut, dérangé, hoohoo-ant un peu et regardant vers le bas depuis une saillie désordonnée, avec ses yeux binoculaires et sauvages.

        Mais surtout, ça sentait le lait, et la patience des animaux ; les émanations corporelles étaient encore dans l'air, un vague ammoniaque, pas désagréable.

        Mais surtout, c'était paisible et secret, le toit haut et arqué, les planches brutes, sans aucune peinture.

        Tu aurais pu rester là pour toujours, une petite enfant dans un coin, sur la dernière botte de foin, ébloui par tant d'espace qui semblait vide, mais ne l'était pas.

        Puis - tu t’en souviens encore - d’avoir senti la faim te tenailler - il était midi - et tu t’es détournée de ce rêve crépusculaire pour retourner hâtivement à la maison, où la table était mise, où un oncle t’a tapé sur l'épaule pour te souhaiter la bienvenue, et où une place t’étais réservée à la table.


3.

Rien ne dure.
Il y a un cimetière où se trouve tout ce dont je parle,
désormais.

Je me suis tenu là une fois, sur l'herbe verte, éparpillant des fleurs


4.

Rien n'est aussi délicat ou aussi finement articulé que les ailes
du phalène vert
contre la lanterne
contre sa chaleur
contre le bec de la corneille
au petit matin.

Pourtant, le papillon de nuit a de l'élégance, de la fougue, et pas une once
        d'apitoiement.


Pas dans ce monde.


5.

Ma mère
était la glycine bleue,
ma mère
était le ruisseau moussu derrière la maison,
ma mère, hélas, hélas,
n'a pas toujours aimé sa vie
plus lourde que le plomb,
qu'elle portait dans ses bras, de pièce en pièce,
oh combien inoubliable !


Je l'enterre
dans une boîte
dans la terre
et me détourne.
Mon père
était un démon de rêves frustrés,
était un briseur de confiance,
était un pauvre et maigre garçon malchanceux.
Il a suivi Dieu, il n'y avait personne d'autre
à qui il pouvait parler ;
il fanfaronnait devant Dieu, car il n'y avait personne d'autre
qui voulait écouter.
Écoute,
c'était sa vie.
Je l'enterre dans la terre.
Je vide les placards.
Je quitte la maison.


6.

Je les mentionne maintenant,
je ne les mentionnerai plus.


Ce n'est pas par manque d'amour
ni de chagrin.
Mais la chose de plomb qu'ils ont portée, je ne la porterai pas.


Je leur donne - un, deux, trois, quatre - baisers de courtoisie,
        de doux remerciements,
de colère, de bonne chance dans la profondeur terreuse.
Puissent-ils trouver le repos. Puissent-ils s'adoucir.


Mais je ne leur donnerai pas le baiser de la complicité.
Je ne leur donnerai pas la responsabilité de ma vie.


7.

Savais-tu que la fourmi a une langue
avec laquelle elle recueille tout ce qu'elle peut
de douceurs ?

Le savais-tu ?


8.

Le poème n'est pas le monde.
Il n'est même pas la première page du monde.


Mais le poème veut fleurir, comme une fleur.
Il le sait fort bien.


Il veut s'ouvrir,
comme la porte d'un petit temple,
pour que tu puisses y entrer et être rafraîchie et revigorée,
et être moins toi-même qu'une partie de tout.


9.

La voix de l'enfant qui pleure dans la bouche de la
        femme adulte
est une misère et une déception.
La voix de l'enfant qui hurle dans la bouche de l'homme grand, barbu,
        et musclé
est une misère et une terreur.


10.


Alors, dis-moi :
qu'est ce qui te captivera ?
Qu'est ce qui ouvrira les champs assombris de ton esprit,
        comme un amant
                à la première caresse ?


11.

Bref,
il n'y avait pas de grange.
Pas d'enfant dans la grange.

Pas d'oncle, pas de table, pas de cuisine.

Seulement un long et beau champ plein de passereaux.


12.

Quand la solitude vient rôder, va dans les champs, considère
l'ordre du monde. Remarque
quelque-chose que tu n'avais jamais remarqué auparavant,

comme le son tambourinant du grillon thermomètre
dont le corps vert pâle n'est pas plus long que ton pouce.

Regarde attentivement le colibri, sous la pluie d'été,
secouant des étincelles d'eau de ses ailes.

Laisse la tristesse être ta sœur, elle sera là de toute façon.
Lève-toi de la souche du chagrin, et devient verte toi aussi,
        comme les feuilles diligentes.


Une vie n'est pas assez longue pour la beauté de ce monde
et les responsabilités de ta vie.

Dissémine tes fleurs sur les tombes, et part.
Sois joviale, et tumultueuse dans ton exubérance.

Dans l'éclat de ton esprit, sois modeste.
Et sois reconnaissante envers ce qui est palpable et excitant.

Vis avec le scarabée et le vent.

C'est le pain noir du poème.
C'est le pain sombre et nourrissant du poème.