Écorche

I. 

Je n'écrirais pas la lettre des à quoi bon. On les connaît, les à quoi bon, tout le monde les connais. À quoi bon l'écrire. Il n'y a pas de mots capables de vous faire marcher dans mes pompes, de vous montrer la stupide complexité du jardin de branches mortes qui me sert de tête, l'écheveau torturé des désarrois emmêlés qui, à peine discernables, élèvent pourtant l'architecture insensée d'un palais des tortures : labyrinthes aux murs de cicatrices, couloirs habités par des échos larmoyants qui se perdent en directions que la nature n'est pas censée permettre. Quels mots pourraient dire l'eau qui envahit les poumons du noyé, l'indépendance des débattement de son corps laissant l'esprit abandonné à lui-même, incapable d'ordonner les perceptions, et désormais étranger, privé même du temps nécessaire pour comprendre le tellement peu qu'il a toujours été.

Non, le vrai désespoir ne s'explique pas, il se montre. Il se montre sur un mur couvert de parcelles de tête, sur une peau bleue que les nitrites ont désoxydée, et dans les prunelles cernées de veines éclatées.

Mais s'il se montre, ce n'est qu'un instant, car celui qui le voit est condamné à l'oubli - pour son propre bien. C'est pourquoi nous ne léguons que des traces ; poings levés vers ce ciel où un Dieu inexistant se cacherait, le blâmant, lui qui n'a jamais été, et en qui pourtant nous cherchions refuge.


 

II.

            Tu sais,

j'ai vraiment envie de m'écorcher.

Je n'ai pourtant jamais eu de penchants psychopathes. Plutôt l'inverse. Cela ne m'empêche en rien d'être une monstruosité cela dit. Et cette part de monstre, cette douleur lancinante et tenace, j'aimerais vraiment l'écorcher. Lui soutirer sa chair dans la douleur. Voir couler notre sang rouge et profond. Et pas dans la rage, mais dans la sérénité : fabriquer un manteau pourpre et tiède où l'aimer finalement. Peut-être qu'alors,  j'aurais l'espérance de vie suffisamment courte pour ne plus craindre la déception, et je pourrais m'autoriser à croire. A croire en la tendresse. Oui, je pourrais m'aimer un moment, cajoler la chair meurtrie comme une mère console son enfant après qu'il soit tombé.

Ou peut être n'est-ce que le désir de voir mon corps porter les meurtrissures de mon âme ? Pour qu'on regarde enfin ce grand gaillard costaud avec la même peine que le visage d'un blessé innocent ?

            Mais la cruauté de ce monde, je ne m'y fait pas. Je ne m'y ferai jamais.

            Elle est en moi, pourtant. En nous tous.